Trois cartes - et des rossignols

Que sont des émotions mitigées ? Jusqu'à présent, je n'en connaissais qu'une définition : c'est quand votre belle-mère se plante en essayant votre nouvelle Porsche. Je dois en ajouter une nouvelle, malheureusement moins compréhensible pour beaucoup : c'est d'assister à l'une des représentations de La Dame de Pique (Tchaikovsky/Pouchkine) qui se donne actuellement au Théâtre du Capitole. J'ai en effet oscillé entre l'enthousiasme le plus complet, genre hystérie des midinettes du premier rang d'un concert de Patrick Bruel, et la recherche frénétique de quelque légume en état de décomposition avancée pour le projeter sur scène.

A tout seigneur tout honneur, parlons d'abord de la mise en scène. M. Arnaud Bernard s'est fait huer pendant la première représentation et lorsqu'il a eu l'inconscience de se présenter sur scène à la fin, il s'est fait huer aujourd'hui, mais n'a pas réitéré la démarche hasardeuse d'affronter le public, opération dont, à en croire les commentaires durant les entractes et à la sortie, il n'eût pas été garanti qu'il y puisse survivre. Je suppose qu'il va se faire huer à chaque représentation.

Bien que l'essentiel des scènes se déroule dans des intérieurs de la très haute noblesse russe de la fin du 18ème siècle, dont on pourrait supposer qu'il s'agit d'un cadre raffiné, voire même luxueux, nous avons eu droit à un décor d'asile psychiatrique. La pièce débute d'ailleurs par une personne (Hermann) seule, assise sur une chaise blanche, vétu de blanc, dans un cadre tout de faïence blanche, genre salle-à-vomir que l'on peut nettoyer facilement au jet d'eau. Il n'y manquait que les bras attachés dans le dos et on y était. L'ensemble de la pièce était éclairé par des lumières allant du blafard au lugubre, sans couleurs, du blanc sur du blanc avec, pour changer, un peu de blanc.

Cela dit, ce décor sinistre aurait pu être oublié car, après tout, on vient aussi pour la pièce en elle-même. C'était sans compter sur M. Arnaud Bernard qui, dans le second acte, pour la pastorale de la Bergère Sincère, nous a quand même installé dans un intérieur des années 70 au grand complet, y compris la télévision noir et blanc allumée et la toile cirée sur la table, a fait intervenir un mafieu italien (le kit complet, avec la popeline en poil de chameau, les grosses lunettes, la valise bourrée de billets, le gros cigare, le chapeau noir à bande blanche et le garde du corps musclé), et faisait chanter les choeurs (et pas les interprêtes) en coulisses. Du grand n'improte quoi. Enfin, représenter la visite de la Tsarine Catherine la Grande par un homme travesti, en marcel, tutu transparent, et jarretelles, il fallait l'oser. Le public ne s'y est guère trompé, qui a hué.

Voilà donc pour la mise en scène, dont j'espère que celui qui a osé la commettre s'en retournera à un prudent anonymat qu'il n'eût jamais dû quitter.

Ensuite, je ne doute pas que Mme Raina Kabaivanska, qui tenait le rôle de la Comtesse, a eu une belle et grande carrière. Cependant, cette dernière est derrière elle, et pas depuis hier. Si l'on peut considérer comme judicieux de faire jouer le personnage d'une octogénaire par une interprète de plus de 70 ans, je me permets de très respectueusement faire remarquer que l'on va à l'opéra pour entendre quelque chose. Mme Kabaivanska n'a plus de voix, et ce ne sont pas ses jeux de scène qui vont compenser ce manque. Elle est inaudible (je soupçonne en outre le chef d'orchestre d'avoir fait baisser son ensemble durant la scène finale du second acte, pour laisser au public une mince chance d'ouïr quelque chose), sa voix fasèye comme une voile déchirée par la tempête, ondulant au gré d'une volonté qui n'est pas celle de l'interprête. Les applaudissements nourris dont elle fut honorée ne peuvent à mon avis s'expliquer que par la carrière de cette dame et par ce qu'elle fut jadis, mais pas par la prestation qu'elle nous a donné, ou plus exactement ne nous a pas donné, ce jour.

La scène de la mort de la Comtesse. Si vous avez d'autres références, je suis preneur. Je n'ai trouvé que celle-ci.

Je n'ai plus personne à habiller pour l'hiver. Quoi que, pendant que j'en parle, les costumes étaient un peu tristounets, ternes et bien peu en rapport avec la haute lignée, la fortune et le rang des personnages. Cependant, j'absous la costumière, il s'agit là d'un bien mince péché comparé aux précédents.

Sortons maintenant la boîte à compliments. Pour commencer, il en faut bien un qui s'y colle, ce sera le chef d'orchestre, Tugan Sokhiev. Chapeau bas, vraiment. Une maîtrise de son ensemble, ça coule, ça explose quand il faut, il y a de l'énergie, de la folie, de la douceur, de la rage... Très, très, très fort. Un Monsieur à suivre. Vu son jeune âge (il a 31 ans et incarne parfaitement le proverbe la valeur n'attend pas le nombre des années), je crois qu'il pourrait bien nous préparer de grands moments à l'avenir.

Ensuite, une dame, Barbara Haveman, qui tenait le personnage de Lisa. Les scènes avec Hermann, dont celle du suicide... arf. Dommage que la mise en scène... j'en ai déjà parlé, m'enfin quand même, représenter un suicide au bord de la Neva par des douches issues des pires cauchemars de nos années d'internat, c'est assez fort. Les interprêtes avaient bien du mérite de jouer dans un tel cadre. Pour revenir à Mme Haveman, sa voix et son jeu collaient très bien avec le personnage, ses doutes, ses peurs, sa folie suicidaire finale... Bravo.

M. Vladimir Chernov, qui jouait le Prince Eletski, ex-fiancé de la sus-citée Lisa et rival d'Hermann, n'a pas beaucoup l'occasion de montrer l'ensemble de son talent. C'est dommage, mais c'est le rôle qui veut ça. Heureusement, quelques passages permettent d'entendre cette voix pleine, qui manque un peu de chaleur, mais que peut-on attendre d'un amoureux déchu et éconduit ? Pour ma grande frustration, dans la dernière scène où, grâce au jeu et aux cartes il se venge d'Hermann, il se révèle inaudible, non pas de son fait mais de celui d'un charivari de soldats en goguette auxquel le metteur en scène a dû donner l'instruction de noyer tout élément sonore dans le bruit de leurs godillots frappés sur le sol.

Et enfin, enfin, M. Vladimir Galouzine, qui tenait Hermann. Im-pres-sion-nant. Une puissance de voix, liée à une maîtrise dans son usage, allant jusqu'à laisser toute la place nécessaire à ses partenaires, qu'il n'a jamais écrasés alors que cela lui eût été facile. Bravo, bravissimo. Rien d'autre à dire.


Les trois cartes du titre font référence à l'élément principal de l'intrigue. Il eût été plus juste de parler d'un carré d'as.

Commentaires

1. Le lundi 11 février 2008, 07:45 par Kozlika

Aaaaah alors vous aussi à Toulouse les hôpitaux psychiatriques ? Il est super has been ce metteur en scène, ça fait au moins dix ans que c'était à la mode. On a eu Traviata, notamment, un grand moment...

Tu as vu juste pour Raina Kabanskaia : vieille gloire. Pour être honnête elle n'est pas de mes chanteuses favorites mais elle assurait mieux que correctement ses rôles (si tu as l'occase de l'écouter au disque tu te feras ta propre idée). Mais la voix vieillit et les stars ont du mal à quitter les feux de la rampe hélas, quitte à entraîner le désamour de leurs anciens fans et l'incrédulité des nouveaux publics (hein ? c'est qui cette casserole ? me dites pas qu'elle a su chanter un jour ?). Nous avons à Paris assisté ainsi à une bien triste «Juive» :(

Pour Galouzine t'a eu du bol, il est très inégal mais même quand il est bon je trouve qu'il joue/chante tout de la même façon et que c'est un peu dépourvu d'âme. Tant mieux pour vous si ça n'était pas le cas pour La Dame de Pique !