Le coup de grâce

Des bourreaux, il y en a eu pléthore dans l'histoire de l'humanité. Des bons, des moins bons, tout est affaire de style (et, accessoirement, du côté du bourreau dont on se trouve). Un bourreau est un professionnel, qui doit appliquer la sentence, ni plus, ni moins. Bien que ce soit un métier essentiellement artisanal, aucune fantaisie n'est tolérée. Le sujet doit rester vivant jusqu'au terme du supplice ou de la série de supplices, afin d'expier sa malfaisance. Mais, lorsque le moment est venu d'occire, cela doit être fait de façon nette.

Le décor est simple : une consultation pour un marché public, sur laquelle j'ai choisi de concourrir malgré des chances de victoire assez limitées (les marchés publics n'aiment pas beaucoup les indépendants). J'ai passé une semaine à préparer le dossier, réunir les documents nécessaires (dont une nouvelle DC7, on verra si tout se déroule comme l'année dernière), gnagnagna. Jusque là, rien de particulièrement notable, business as usual. Détail important, date limite de remise des dossiers aujourd'hui à 11 heures du matin. Et, pour ceux qui connaissent un peu les marchés publics, il est des endroits où après l'heure, c'est vraiment plus l'heure du tout.
Ce matin, frais et dispos après une nuit réparatrice, je me prépare à tout imprimer, relier, mettre sous enveloppe et porter moi-même. Aucun problème, il n'est même pas huit heures, en prenant la route à 9:00 je serai tout au plus à 10 heures à destination, embouteillages compris. J'ai de la marge. Le serveur d'impression a démarré, la machine bureautique aussi, je lance le traitement de texte, j'ouvre mon document et je fais Imprimer.

Biip.

Biip ? Qué biip ? Pourquoi le serveur d'impression est-il en train de rebooter ? Je le laisse finir sa séquence de démarrage, plutôt perplexe, et je refais Imprimer sur mon système bureautique.

Biip. Le serveur d'impression reboote de nouveau.

Je sens mes tripes se serrer assez violemment. Si je ne peux pas imprimer mes documents, je ne peux pas déposer le dossier dans les délais. Les rares cheveux qui me restaient suite à la récupération des anciennes notes de Samantdi sont tombés à ce moment. Faux contact ? Panne ? Le serveur d'impression reboote dès qu'il reçoit un paquet sur le réseau. C'est la carte réseau qui est en vrille ? J'ai du stock, j'ouvre la machine, deux tours de tournevis, la carte est remplacée, je ne referme pas le boîtier pas la peine si c'est pas ça, je rebranche, j'allume la machine, ça démarre... ok c'est complètement initialisé... Je relance l'impression...

Biip. Sous mes yeux, sans la moindre pudeur, le serveur redémarre, sans rien afficher à l'écran[1].

Après diverses tentatives de changement de cartes, rien n'y fait. La machine persiste à rebooter automagiquement dès qu'elle reçoit une requête sur le réseau. Su-per.
L'un des (rares) avantages d'être un geek indépendant, c'est le matos. Il y avait, ce matin, huit[2] ordinateurs chez moi. J'en arrête un, je lui ouvre le ventre, échange stantard de disque dur et vlan, j'ai un nouveau serveur d'impression. Pas mal de messages d'erreur au démarrage, parce que le matériel n'est pas tout à fait identique, mais ça marche, je n'en demande pas plus.

9 heures, impression, contrôle qu'il y a toutes les pages et aucune tache, aucun pli sur les feuilles (je suis totalement fétichiste du point de vue de ce que j'envoie à mes clients ou prospects). Reliure, mise sous enveloppe, tampons, plouf plouf tout y est. J'ai rattrapé mon planning initial, ça baigne.
09:15, je suis sur la route. Travaux, feu tricolore pour réguler la circulation alternée, file d'attente, bouchon. J'attends, rien d'autre à faire. Respirations lentes, rien d'autre à faire non plus.
09:35, je suis sur la route. Travaux (ailleurs), feu tricolore pour réguler la circulation alternée.
10:00, je suis sur la route, toujours plus près de mon but. Travaux, feu tricolore...
10:35, j'y suis presque, il faut me garer. Je propose de vendre mon âme contre une place de parking, mais personne n'est intéressé. Je tourne, le parking racket le plus proche est plein, comme par hasard. Je tourne, je tourne, je tourne... rien.
10:50, miracle, juste devant moi une place se libère. Je me gare comme un sauvage.
J'ai 10 minutes pour faire enregistrer le dépôt du dossier. Courir en costume, avec une mallette à la main, ça n'est ni pratique, ni élégant. J'opte pour une marche (très) rapide.
10:57, je suis à l'accueil chez le prospect (l'heure est celle indiquée sur l'horloge du hall : je suis dans les temps). Je le dis d'ailleurs à la charmante réceptioniste : Bonjour, il est 10:57 à votre horloge, je suis donc tout à fait dans les délais pour déposer une réponse pour telle consultation, l'heure limite étant 11 heures aujourd'hui. Je suis à bout de souffle quand je finis cette tirade, il s'en faut de peu que je ne défaille. Avec un petit sourire, elle prend un récépissé sur lequel elle appose la date et l'heure, soit mardi 9 mai à 10:59, puis continue à le remplir avec les autres informations nécessaires. Je cherche sans succès une bouteille d'oxygène. Par chance, le bureau/guichet d'accueil est suffisamment haut pour que je puisse me vautrerm'appuyer dessus sans en donner l'air, et reprendre mon souffle. Finalement, elle prend mon enveloppe et me tend le récépissé, que je signe, et s'en fait une copie. Puis...

La date limite de dépôt était mardi 16 mai à 11 heures, et pas mardi 9 mai à 11 heures.

D'un seul coup elle m'achève.

Inutile de me demander comment j'ai pu ainsi me tromper sur la date limite, je ne le sais pas.

Notes

[1] Pour diagnostiquer l'incident, ça va être coton, y'a rien non plus dans les journaux système.

[2] Sept maintenant que l'un d'entre eux est allé s'écraser dans la rue; l'accident bête.

Commentaires

1. Le mardi 9 mai 2006, 18:12 par samantdi

N'y aurait-il pas un remake des "planètes en folie" dans ton horoscope, en ce moment ?

2. Le mardi 9 mai 2006, 18:17 par Anne

Ah l'angoisse !!

J'ai eu l'inverse aujourd'hui, remarque (mais en beaucoup moins stressant). On m'avait enregistrée pour un rendez-vous à 9h20 en me disant qu'il était à 14h00... groumpf...

Bon, tout est bien qui finit bien, voilà l'essentiel. Tu as bien mérité ton apéro du soir, n'empêche !

3. Le mercredi 10 mai 2006, 00:18 par Nuits de Chine

Samantdi : je ne sais pas trop, mais il est clair qu'il se trame des trucs bizarres.
Anne : l'angoisse, le flip, le stress... j'ai fait tout le spectre aujourd'hui. Après ça, je me suis autorisé à m'avachir devant la Game Cube.

4. Le jeudi 11 mai 2006, 00:02 par Camille des iles

ahahah je suis heureuse de remettre les pieds ici, rien n'a changé, tu es toujours aussi hilarant, j'adore. Définitivement, on doit pas s'ennuyer avec toi ...!!

5. Le jeudi 11 mai 2006, 10:21 par Nuits de Chine

Camille : ravi de te voir de nouveau par chez moi, et de te faire rire. Je suis sincèrement désolé pour le concours WonderBra.
Accessoirement, fais gaffe à ne pas te tromper quand tu indiques l'adresse de ton blog (j'ai corrigé).
-- Xj