La reine morte

Nous avons savouré un très beau ballet ce dimanche. L'argument relate, en prenant quelques libertés avec la vérité historique, l'histoire de Don Pedro du Portugal et de Dona Inès de Castro. Jetez un coup d'oeil sur Wikipédia, ça vaut le détour. Mais revenons au ballet.

Création récente (2011), que nous devons à M. Kader Belarbi. La pièce mélange de la danse classique, pour la majeure partie, avec des touches et styles plus modernes. Les fous du banquet, la colère de l'Infante d'Espagne rejetée, la colère du roi Ferrante, la dispute Don Pedro/Ferrante sont des parties dansées moderne. Sur le coup, ça fait bizarre, mais ça se marie bien avec l'ensemble. C'est un peu comme un nouvel épice dans un plat que l'on connaît. Surprise et étonnement au début, et finalement c'est pas si mal, ça renouvelle sans tout boulverser.

Mme Maria Guttierez nous a offert une superbe Dona Inès. Les duos entre Dona Inès et Don Pedro furent de toute beauté, avec l'impression d'un abandon total aux sentiments qui lient les deux personnages. Dans le rève prémonitoire où Dona Inès voit le futur mariage de Don Pedro avec l'Infante d'Espagne et son propre assassinat, on ressent la peur, la colère. Dans les dialogues avec le roi Ferrante, il y a ce petit quelque chose qui marque la soumission d'un sujet à un monarque, laquelle s'arrête net concernant les sentiments de Dona Inès pour Don Pedro.

Don Pedro, par M. Davit Galstyan, était à la hauteur de Dona Inès. La danse retranscrit bien les émotions du personnage. Une grande chaleur et joie quand il est avec sa choisie, distant et froid avec sa future imposée, colère et violence avec son père. Un ensemble très cohérent, une interprétation sans faute de ce prince rebelle qui finira par trucider son père.

Reste, dans les rôles titres, M. Valerio Mangianti, qui interprète le roi Ferrante. Une belle prestation, glaciale et hautaine avec un filet de folie ou de sénescence. L'image projetée est dans l'idée du monarque vieillissant, isolé dans son pouvoir, qui voit son son propre fils rejeter son ordre pour assurer la continuité du royaume. Les photos de l'interprète, sur le livret, laissent voir une personne relativement jeune. Sur scène, sans doute grâce au maquillage et autres artifices bien maîtrisés, c'est un vieil homme usé.

Le corps de ballet n'est pas en reste. De beaux moments, tout particulièrement la danse des jeunes épouses mortes, après l'assassinat de Dona Inès. Une belle performance, pleine de tristesse. Les danses de couples, au contraire, sont dynamiques, colorées, vives.

Je suis un peu plus mitigé sur les décors. Ils sont minimalistes comme je les aime, et très bien utilisés, notamment durant le rève prémonitoire de Dona Inès. Toutefois, les sièges utilisés pour le roi Ferrante et ses conseillers... Ce sont, à quelques détails près, des chaises d'arbitre de tennis. Vous voyez, ces trucs surélevés qui permettent de mieux voir ce qui se passe sur le court. Je suppose que cela peut symboliser l'éloignement du pouvoir par rapport au commun des mortels, ou l'isolement du roi, ce genre de trucs. Quand j'ai vu ça, et ce qu'il en était fait sur scène, je me suis dit Houlà, risqué, si ça bascule ça va faire mal.

Malheureusement, dans la dernière scène du roi Ferrante, durant laquelle il se dispute, se bat et se fait tuer par Don Pedro, c'est exactement ce qui est arrivé. Ferrante entre en scène assis sur sa chaise, laquelle est déplacée depuis les coulisses vers le centre du plateau par d'autres danseurs. Ca n'a pas raté, la chaise a basculé et M. Mangianti s'est mangé une belle gamelle. Initialement, comme il m'a semblé plutôt bien se ramasser et qu'il a dansé plus que correctement l'ensemble de la scène, j'ai pensé que la chute était volontaire. Le roi déchu qui tombe de son trône, ce genre de choses, très symbolique.

Sauf que M. Mangianti n'est pas venu saluer le public à la fin de la représentation. Je peux croire qu'il jouait un personnage hautain et éloigné de ses sujets, j'imagine mal qu'il puisse ignorer le public et refuser les applaudissements. Il a donc dû se faire plutôt mal, sans quoi il serait venu prendre son ovation, quitte à claudiquer un peu.

Donc, sur les décors... un léger bémol. Se dire qu'un remarquable interprète s'est probablement blessé, même s'il n'en a rien paru durant sa prestation, ça gâche un peu le plaisir.

Et l'orchestre ? Je ne sais pas. Il y avait de la musique (livret de Tchaïkovsky), c'est sûr, j'ai vu l'orchestre, les musiciens, tout ça. Mais j'ai été tellement pris par la danse que je n'ai pas du tout fait attention à l'ambiance sonore, sauf qu'elle me semble avoir bien accompagné ce qui se passait sur scène.