Ressort violent, interrupteur sensible et cardiectomie

C'était un dossier pénal un peu chaud, mais même dans un dossier sans pression particulière ma réaction aurait été identique.

J'avais un petit lot de scellés à analyser, essentiellement des ordinateurs portables. Je suis une procédure classique : extraction du disque dur, copie intégrale, réinstallation du disque, mise à l'abri du scellé et analyse des données copiées (pour garantir que les informations présentes sur le disque dur n'ont pas été altérées lors de l'analyse). Rien d'original.

Sur ce scellé particulier, je viens de finir la troisième étape. Le disque dur est rebranché dans l'ordinateur, j'ai replacé toutes les vis sans qu'il ne m'en reste une seule, tout va bien. Il ne faut plus que mettre le scellé à l'abri; la phase risquée de manipulation et copie du disque est passée.

Après quelques derniers contrôles visuels, je rabats l'écran, comme on le fait sur un ordinateur portable avant de le ranger. Il s'avère que le ressort qui empêche l'écran de s'ouvrir seul est plutôt puissant : alors que l'angle entre le chassis/clavier et l'écran est encore d'une bonne trentaine de degrés, le poids du chassis est insuffisant par rapport à la force de rappel du ressort. Les lois physiques, qui ne dorment jamais, jouent à plein : le chassis/clavier se soulève et l'ensemble écran/chassis se ferme sèchement, comme un tridacne[1] que l'on aurait dérangé. Clap.

Je prends l'ordinateur maintenant fermé et m'apprête à le ranger. C'est à ce moment que je constate que la diode indiquant Ordinateur en marche est allumée.

Mon coeur s'arrête, et le juron qui m'échappe ne peut être retranscrit ici. La vibration associée à la fermeture un peu brutale de l'écran a suffit pour activer l'interrupteur très chatouilleux de mise en marche de l'ordinateur. Si la séquence de démarrage arrive à son terme[2], le contenu du disque dur sera modifié[3] et j'aurai violé l'impérieuse nécessité de ne pas modifier ce sur quoi je travaille.

Bien qu'en état d'arrêt cardiaque virtuel, je n'ai que quelques secondes[4] avant que le programme d'amorçage ne finisse son travail. Heureusement, c'est un ordinateur portable assez récent : la batterie est facile à changer et n'est tenue que par deux loquets (eux aussi dotés de ressorts de rappel relativement puissants). Une demi-seconde pour retourner l'ordinateur, une ou deux secondes pour agir sur le verrouillage de la batterie, et j'arrache cette dernière comme un prêtre aztèque le coeur d'un sacrifié.

L'ordinateur est éteint, mais l'ai-je fait suffisamment vite ? Une seule façon de le vérifier : retirer de nouveau le disque dur et comparer le condensat numérique de son contenu avec celui calculé lors de la copie. Cela va durer aussi longtemps que la copie, soit en l'espèce un peu plus de cinq heures, mais c'est la seule solution - en espérant évidemment que les deux condensats seront identiques.

Cinq heures après, j'en ai la confirmation. Le disque dur n'a pas été modifié par ce démarrage heureusement interrompu rapidement. Tout est pour le mieux.

Depuis cette péripétie, je ne remets plus les batteries dans leurs emplacements[5], même quand je reconstitue les scellés avant de les rendre. Autant éviter de nouvelles frayeurs.

Notes

[1] Aussi appelé bénitier, ce qui est sans doute plus clair mais fait moins cultivé.

[2] Il n'est en réalité pas nécessaire qu'elle arrive à son terme. Dès que le programme d'amorçage (bootloader) a passé la main à un système d'exploitation, le disque peut être modifié.

[3] Dates d'accès à des fichiers, informations dans différents journaux d'évenements, etc.

[4] Jack Bauer peut aller se rhabiller.

[5] Ce que je faisais déjà avec les téléphones portables.