Quelqu'un veut ma mort

La liste des primo-candidats n'est pas très longue, se réduisant à mon cher fils et ma chère épouse. Il se peut bien sûr que l'individu qui souhaite si ardemment mon trépas ne soit ni l'un, ni l'autre. A moins de soupçonner les objets d'être doués d'intention, mailveillantes de surcroît, les recherches me paraissent devoir se concentrer sur mes connaissances proches.

Vous vous demandez sans doute ce qui me fait proférer une telle accusation.

Monsieur l'Accusateur public, vos preuves, s'il-vous-plaît, dites-vous.

- Une preuve du complot contre ma personne ? Rien de plus simple. La voici.

- C'est... une cafetière ?

- Oui, une cafetière, de ces modèles que l'on dit à l'italienne. Ceux-ci sont composés d'un receptacle inférieur, que l'on remplit d'eau froide, d'un réceptacle médian dans lequel est déposé le café moulu, et d'un réceptacle supérieur où ira le café infusé. Posés sur une source de chaleur et grâce à cette dernière et aux lois de la thermodynamique, ils font percoler l'eau chaude, qui remonte par le petit tube que vous voyez ici et infuse dans la poudre de café. Suite à quoi l'ascension du café infusé se poursuit, et il vient dans le réceptacle supérieur. Il ne reste plus ensuite qu'à servir.

- Merci pour cette fort intéressante leçon. Vous dites donc que cet innocent instrument...

- Coupable instrument, Monsieur le Juge !

- Cet innocent jusqu'à preuve du contraire instrument pourrait être celui de votre départ prématuré vers des cieux plus cléments, et je ne parle pas de votre éventuelle prochaine mutation ?

- Si fait, Monsieur le Juge. Une démonstration ne manquera pas d'emporter votre conviction. Si la Cour ici présente m'y autorise, et comme vous siégez depuis mâtines je pense que vous accepterez, je m'en vais vous préparer un café avec ce diabolique mécanisme.

- Sous réserve, que vous nous garantissiez l'inocuité de la boisson que nous allons absorber. La Cour ne vous saura pas gré de l'occire, fusse pour démontrer la véracité de vos propos.

- Monsieur le Juge, je puis vous garantir sur mon honneur que nul magistrat, greffier, avocat, gendarme ou citoyen ne sera maltraité par cette expérience.

- Faites donc dans ce cas.

S'ensuivent quelques minutes de manipulation, chauffage, percolation, infusion... La bonne odeur du café se répand dans la salle d'audience, amenant les forces de l'ordre à redoubler d'attention, au cas où un caféinomane ne se soit glissé dans le public.

- Regardez, Messieurs les Juges qui, attirés par l'odeur, êtes venus prêter main forte à votre camarade présidant la scéance. Regardez ! N'est-ce donc point la preuve de l'infâme complot à mon encontre ?

- Je ne vois guère, Monsieur, qu'une cafetière italienne sur un feu à gaz de camping. Feu qui, d'ailleurs, s'est éteint, m'amenant à vous enjoindre de couper le gaz au risque sinon d'asphyxie, bien que la taille de la bouteille de gaz par rapport à celle de notre salle me rassure quelque peu.

- Justement, Monsieur le Juge. Justement. L'odieuse machination est là. Lorsque je me fais du café, je continue à travailler alors que le breuvage se prépare. La fin de la percolation étant marquée par un bruit caractéristique, ce signal m'indique que le café est prêt.

- Vous vivez comme vous l'entendez, Monsieur.

- Une minuscule entaille a été faite sur le bas du réceptacle inférieur, qui contient l'eau. En situation normale, cette entaille ne fuit pas. Sauf lorsque la cafetière est sous pression, c'est-à-dire lorsqu'elle est utilisée pour préparer du café, donc sur une source de chaleur. Alors l'eau goutte du réceptacle inférieur et vient éteindre le feu. Toutefois, le gaz ne s'arrête pas pour autant, comme vous l'avez très pertinemment souligné. Concentré sur mon travail, je risque de ne pas remarquer l'odeur de gaz, et donc de trépasser par asphyxie. Tentative de meurtre, vous dis-je.

- Je pense surtout, Monsieur, que vous êtes félé de la cafetière, ce qui ne surprendra pas grand monde céans. Dossier suivant !