A l'heure du laitier

L'expression servant de titre à cette note vous dit peut-être quelque chose, peut-être pas. C'est l'une des expressions les plus courantes, du moins selon mes observations, pour désigner l'heure limite à partir de laquelle une perquisition peut être faite. Pour la complétude de l'histoire, l'heure du laitier, c'est 6 heures du matin.

Peut-être est-ce simplement dû au hasard, peut-être est-ce la marque de l'appréciation des magistrats quant à mes compétences, je ne sais. Toujours est-il que, sur les premiers mois de l'année, j'ai été amené à participer à cinq perquisitions et quatre gardes à vue (ces dernières étant couplées aux perquisitions). Pour d'évidentes raisons, vous n'en saurez pas plus sur les dossiers concernés.

La première fois, j'ai été requis pour apporter un appui technique. Cela ne signifie rien d'autre qu'analyser, pendant la garde à vue (48 heures dans le dossier concerné), les ordinateurs et autres éléments informatiques qui ont été saisis par les forces de l'ordre. Le cas échéant, si mes examens apportent des informations intéressantes aux enquêteurs, ces derniers peuvent profiter d'avoir plusieurs personnes sous main de justice[1] pour leur poser des questions, les mettre en face de contradictions, etc. C'est un travail classique d'analyse inforensique, à l'exception de la contrainte temporelle (et matérielle, les opérations s'étant faites en brigade de gendarmerie).

Les autres fois, j'étais avec ces mêmes forces de l'ordre durant toute l'opération, y compris les visites qui commencent à six heures du matin[2]. L'essentiel du travail s'est fait sur les sites des perquisitions.

Quels enseignements retirer de ces expériences ?

Tout d'abord que la réalité du terrain est très différente de celle du bureau/laboratoire. J'ai dû adapter mes méthodes de travail aux impératifs de temps et de contexte. Ainsi, sur une garde à vue, forcément limitée dans le temps, il n'est pas question de commencer les opérations en copiant les supports de stockage : cela ferait perdre trop de temps. Ou, dans une visite en entreprise, il n'est pas possible de demander que les serveurs soient tous arrétés pendant que l'on mène nos investigations : cela mettrait la vie de l'entreprise en danger. Il faut donc venir avec un maximum de matériel, et on ne sait jamais ce sur quoi on va tomber. On s'adapte et on fait au mieux, avec la crainte permanente de faire une boulette.

Ensuite, l'ambiance est spéciale. La perquisition, c'est des inconnus qui viennent chez vous ou dans une entreprise pour fouiller et regarder tout ce qui pourrait avoir trait à l'enquête en cours, repartant éventuellement avec ce qu'ils considèrent intéressant. Imaginez la situation lorsqu'il y a des enfants, éventuellement très jeunes, ou de nombreux collaborateurs qui peuvent assister à.

Pour les quatre perquisitions auxquelles j'ai directement participé, je dois reconnaître avoir été impressionné par l'attitude des équipes d'intervention : courtoisie, discrétion, humanité[3]... Les personnes visitées étaient fortement perturbées, et cela se sentait. Les visiteurs-pas-invités n'étaient pas là non plus pour prendre le café du matin. Cependant, rien n'a été au-delà du strictement nécessaire. Pas de menottes, armes visibles au début[4] mais cachées sous les blousons ensuite et notamment après le réveil des enfants, pas de grosse-voix-sévère, fouille des domiciles faite après le départ des gamins... Au contraire, beaucoup d'efforts ont été faits afin de mettre les personnes autant à l'aise que possible, y compris après que leur garde à vue leur a été notifiée. J'ignore si c'est dû à la personnalité des intervenants, aux services concernés, aux instructions du magistrat, à la nature des dossiers ou à d'autres facteurs.

J'imagine bien que d'autres perquisitions se déroulent moins bien, notamment si cela se fait dans des quartiers sensibles. J'espère bien ne jamais savoir comment celles-ci se déroulent. Déjà qu'en situation très peu conflictuelle je ne me sens pas trop à l'aise, alors s'il faut éviter les balles perdues...

Je dois le confesser : j'ai bien aimé lorsqu'on m'a autorisé, lors d'un trajet domicile-entreprise, à jouer avec le gyrophare et la sirène[5]. La sirène casse sérieusement les oreilles, mais le ballet des voitures qui s'écartent, surtout quand on entre dans une grande ville, est assez sympathique. Mais ça ne compense pas les horaires : 5 heures[6] - 23 heures, c'est long.

Notes

[1] Que l'expression est jolie, pour désigner une réalité un peu moins chatoyante.

[2] Pour la petite histoire, tout le monde avait son gilet pare-balles, sauf votre serviteur.

[3] Si, c'est vrai, inutile de rigoler.

[4] A la ceinture, je précise.

[5] C'était moi ou le conducteur, nous n'étions que deux dans le véhicule, et à la vitesse où il roulait il valait mieux que ce soit moi.

[6] Il faut être sur les lieux à 6 heures, donc démarrer plus tôt.

Commentaires

1. Le dimanche 5 juin 2011, 23:42 par princessh

C'est intéressant et instructif... (J'ai presque comme un écho maîtréolassien)

2. Le lundi 6 juin 2011, 10:32 par Nuits de Chine

Son Altessissime : vous me faites trop d'honneur. Comment puis-je intéresser Sa Grandeur ou imaginer Lui apprendre quelque chose ?