Les pièges des langues étrangères

Quand on apprend (ou tente d'apprendre) des langues particulièrement éloignées de notre patrimoine habituel, il est évident qu'on fait des erreurs. Quand, de surcroît, la langue est tonale, c'est-à-dire que, selon la manière dont on prononce les syllables, elles changent complètement de signification, c'est assez casse gueule.

Je me souviens, il y a de cela plusieurs années, d'un cours de conversation en japonais (qui n'est pas une langue tonale). La prof, japonaise européanisée de longue date, nous interrogeait et nous faisait papoter[1]. N'écoutant que mon courage, je construis mentalement une phrase pas si complexe que ça, n'ayant guère dépassé le stade du sujet-verbe-complément (enfin, l'équipalent nippon). Et je dis ce que je pense dire. D'ailleurs, mes camarades semblent me comprendre. Du côté de la prof, par contre, il y a un tout petit flottement, suivi d'un grand éclat de rire.
Ca, cela ne signifie qu'une seule chose, je n'ai pas dit ce que je pensais dire.
Je demande ingénument
"Qu'ai-je donc dit de si drôle ?
- Je ne peux absolument pas vous le traduire" fut ma réponse. A ce jour, j'ignore toujours quelle horreur j'ai bien pu proférer en toute innocence.

Ce problème m'est arrivé de nouveau cet après-midi. Sortant de chez un client, sis près d'une des nombreuses facs de la Grande Ville, je tombe sur un groupe de chinois parmi lesquels se trouvaient ceux qui m'ont impressionné la semaine dernière. Nous commençons à discuter, dans un sabir sino-français tout à fait efficace, et je dis quelque chose qui crée, là aussi, un léger flottement. Puis le garçon éclate de rire, dit quelques phrases rapides à ses collègues, et tout le monde rigole.
"J'ai dit quelque chose d'incorrect, non ?"
Avec un sourire gêné[2] il me répond d'un bref "Oui" qui, à mon avis, est bien plus affirmatif que ce simple mot. Mais "il ne dispose pas des mots pour m'expliquer ce que j'ai dit, et même s'il les avait il ne me l'expliquerai pas, ça n'est pas bien."

Au moins, je pense savoir dans quel registre se situait ma phrase malencontreuse.

Notes

[1] Ma mémoire se révèle incapable de ressortir le thème de la discussion

[2] Ils ne sont en France que depuis deux semaines, loin donc d'être européanisés.

Commentaires

1. Le mercredi 20 septembre 2006, 07:22 par Estelle

le japonais n'est pas une langue tonale >>> hier nous avons mangé ds un nouveau resto japonais tenu par un français et sa femme japonaise. Lui parle japonais et nous expliquait alors que nous passions commande, que la prononciation etait importante car il s'est déjà retrouvé avec de la meduse dans son assiette alors qu'il avait commané tout autre chose (je ne me souviens plus quoi)... tout ca à cause de la prononciation!

2. Le mercredi 20 septembre 2006, 09:27 par Nuits de Chine

Estelle : La prononciation et la tonalité sont deux choses très différentes. Dans beaucoup de langues, si on prononce mal, on aura des surprises. Dans une langue tonale, même si on prononce bien (le bon son, la bonne syllabe) mais avec la mauvaise tonalité (l'intonation), on ne sera pas compris (dans le meilleur des cas) ou mal compris (le reste du temps). Le japonais n'est pas tonal, mais nos habitudes linguistiques font que nous prononçons souvent mal les syllabes (la différence entre bAsu et bUsu est, à l'oreille, plutôt légère; dans la signification, y'a un boudin et un autobus). Je pense que c'est ce qui est arrivé à ce français.

3. Le mercredi 20 septembre 2006, 10:33 par Anne

C'est rigolo, ça me rappelle quelques malheureuses tentatives pour reproduire les sonorités du vietnamien...

C'est fou, cette variété de langues sur une si petite planète, quand on y pense.

4. Le mercredi 20 septembre 2006, 16:00 par Nuits de Chine

Anne : c'est aussi ce qui fait la beauté de l'ensemble. J'ai plein de souvenirs d'entendre ma mère et ma grand-mère parler en vietnamien, mais je n'ai jamais réussi à dire un mot - je n'ai jamais non plus eu l'autorisation d'essayer.

5. Le mercredi 20 septembre 2006, 16:12 par Anne

Jamais eu l'autorisation ? Tu m'intrigues, là !

6. Le mercredi 20 septembre 2006, 16:33 par TarVal, au boulot

Anne, c'est pas si rare, ni intriguant que ca. Je sais que mon pere, petit fils d'immigrés espagnol, a été obligé d'apprendre l'espagnol à l'ecole. Ses parents le parlaient, mais uniquement entre eux pour que leurs enfants ne comprennent pas. Des discussions d'adultes, bien sur.

7. Le mercredi 20 septembre 2006, 20:39 par Nuits de Chine

Anne et TarVal : pour moi (et mes frangins), la situation était différente. Que ma mère fut eurasienne a déjà été source de ... frictions avec mes grands-parents. Alors si, en plus, les petits enfants (qui, grâce à l'intervention divine et de nombreuses prières quotidiennes, étaient bien blancs) s'étaient mis à parler viet'... c'eût été trop pour eux. J'exagère un peu, mais vous voyez l'idée.

8. Le mercredi 20 septembre 2006, 21:46 par Estelle

ok pour la distinction entre tonalité et prononciation... je comprends maintenant! ;-)

9. Le jeudi 21 septembre 2006, 22:52 par Anne

Oui je vois bien. J'ai exactement l'inverse avec mon beau-père, figure-toi. Malheureusement pour lui, je crains que ma fille ne finisse par parler français (je veux dire, après la phase "Baaaa" "AreuHHHH", etc).

Tu sais, plus ça va, plus je regrette qu'on se soit croisés si vite et si "à chaque bout de la table" !

10. Le vendredi 22 septembre 2006, 14:43 par Nuits de Chine

Estelle : fiat lux.
Anne : j'espère qu'elle pourra aussi apprendre le vietnamien, si elle le souhaite. Et jeune surtout, ça forme l'oreille et la langue à entendre/prononcer des sons absents du français. Quant à tes regrets... la vie est longue, il y aura d'autres occasions.

11. Le samedi 23 septembre 2006, 21:48 par samantdi

Ah, voilà un début d'explication au fait que je trouvais que tu avais un petit quelque chose d'asiatique... mais je me disais que c'était ton goût pour les langues O qui avait déteint sur toi. Que nenni...

A part ça, je viens papoter ici car mon blog est en panne, je suppose que c'est mon hébergeur, il va falloir agir, dis-je en procrastinant.

12. Le samedi 23 septembre 2006, 22:07 par Kozlika

Coucou Samantdi ! C'est malin que ton blog tombe en panne juste au moment où je postais un commentaire (si ça se trouve il dort à l'hôtel Spamplemousse et tu le retrouveras tout à l'heure). Dis-moi tu es ici pour mener l'enquête car tu soupçonnes Xiaojie d'être la Véritable Anne Archet ?

(Ah au fait, bonjour Xiaojie, tu vas bien toi ? On ne te dérange pas au moins ?)

13. Le samedi 23 septembre 2006, 23:00 par Nuits de Chine

Samantdi : ben oui, je l'avoue, j'ai 25% de gènes pas-d'ici. J'ignore si le goût pour les langues O vient de là (hérédité ou atavisme). Et pour tes problèmes en cours de procrastination... c'est à toi de voir.
Kozlika : je le jure, je ne suis pas Anne Archet, jamais le week-end. Et, tant que mes invitées ne s'envoient pas la vaisselle au visage, vous pouvez venir quand vous voulez discuter de ce que vous voulez.